A PROPOS



CHAQUE REGARD POSÉ SUR CES PIÈCES EST UN SHOOT D’ADRÉNALINE DESTINÉ A NOUS FAIRE SURVIVRE. SURVIVRE A LA MÉDIOCRITÉ, A LA PETITE VIE, UN CHEMIN TRACÉ VERS UN AILLEURS ÉTERNEL ET MYTHIQUE QUI NOUS CHEVILLE AU CORPS DEPUIS LA NUIT DES TEMPS. Christel VALENTIN. Plasticienne. Paris. 2009





VANITAS VANITATUM OU LES INCARNATIONS PARADOXALES DE CLAUDE PRIVET

Le corps, toujours, nous échappe. Nous ne savons rien de son lieu et de ce qui s'y passe. Nous ne pouvons constater que ce qu’il en reste. Bref son ossuaire. Claude Privet donne des indices afin de montrer comment il a prise sur nous et nous touche dans les cérémonies plastiques que propose l’artiste même si nous ne résolvons jamais ces questions. La recherche plastique, la vraie, renverse nos espaces charnels afin d’inventer de nouveaux rapports, de nouveaux contacts avec le squelette qui , à sa manière, « incarne » ces questions - ce qui est, tout compte fait, mieux que croire y répondre.

L’œuvre de Claude Privet repose ces interrogations en demeurant à la fois un lieu de fouille et d'incarnation du squelette en un exercice de cruauté et de douceur paradoxale. Chaque os humain et chaque portion du crâne en leurs assemblages hétéroclites devient au sein de leurs fermetures un espace ouvert : porche, passage plus que charnier ou cimetière où toutes les choses seraient fixées. L’artiste propose sans cesse une levée d'écrou et des corps. Il introduit une théâtralité du signe humain dont il exagère à bon escient la dimension tragique afin d'en prolonger les échos en créant un glissement du " discours " vers un grand récit aussi plastique que poétique.

Sous forme de totems demeurent des lambeaux de sérénité, des mâchoires cosmiques avec des larmes gouttelettes d'éternité. Le squelette lui-même n'est plus donné tel quel. Claude Privet le métamorphose en le chargeant de signes distinctifs - sortes de " bijoux " qui l'honorent. Et qui honorent aussi le peu que nous sommes. L’artiste ouvre le corps. Nous sommes dévorés de l'intérieur par cette extériorité et cette matérialité. Messager d'un monde clos l’os est soudain déclot. Il nous fait passer d'un monde boîte à un monde oignon, en nous permettant de glisser du fermé à l'ouvert. Le corps – du moins ce qui en reste - devient une boîte de Pandore : le montrer revient à laisser échapper tous ces mots et ses maux et à permettre l’ insurrection d'une pensée qui par le visuel se retourne sur son propre destin.

Au printemps du signe, à ses bourgeons qui risquent de ne jamais s'ouvrir, l'artiste préfère ainsi un été parfait. Les squelettes en deviennent plus immenses. On se brûle les mains à leur présence comme on le fait parfois aux balustrades d'un balcon rôti par le soleil car soudain la créateur en son esprit malin rend paradoxalement le monde à sa liberté et prolonge l'élan d’une charpente qui jusque là étaient recouverte.

Les os convoqués déconstruits et reconstruits, les objets qui les accompagnent n'ont plus nécessairement besoin d'être " présentables " . Les incarnations ne sont jamais envisagées dans leurs seules distances respectables. Claude Privet s'approche, pénètre le corps, entre dans la cavité de ses orbites, entre ses dents non par vengeance mais par goût du rite. Le caractère sédimenté, stratifié de l’ossature se mêle à diverses matières, divers objets afin d'illustrer l'investigation et la métamorphose que propose la " trivialité " positive, concrète mais poétique d'une telle approche qui transforme la notion même du genre qu’on nomme « vanité ».

L'artiste prouve ainsi que ce qui nous charpente est une " chose " développée autant (et plus) qu'enveloppée. Son travail s'apparente ainsi à celui d'une mue afin de faire parler chaque os. Le dehors que l’artiste propose devient une mutation du dedans. Chaque " objet " qui en devient le fétiche propose un rhizome de sens. L'aire visuelle est donc l'aître (âtre de l’être) d'une topologie intime qui défie à la fois la représentation et le sens communs qu'on accorde aux morts de la tribu postmoderne. Qui soudain retrouve ici ses origines les plus lointaines. Avant même le langage et donc – si l’on en croît la Bible - la chair. Aux prétendus éclairs de paroles d'évangile fait place ce qu’il nous reste : notre os à ronger.

Jean-Paul GAVARD-PERRET
Docteur en littérature, maître de conférence
Critique d’Art
Chambéry. 2012





VANITY CASE 1 / CLAUDE PRIVET - “SANCTUARIUM”
“Souviens toi que tu as vécu”

En principe les Vanités nous chantent un autre refrain : entre le « Souviens-toi que tu vas mourir » et le « Carpe diem » répétés en boucle de tableaux en gravures, elles nous encouragent à profiter du présent et craindre l’avenir, rarement à contempler les souvenirs d’une existence passée.

Or les momies de Claude Privet entonnent résolument ce credo. Têtes séchées, peaux tannées, paupières cousues, chevelures décolorées mêlées de plumes ou de coquillages, percées de bois, de corne ou de métal, cerclées de ficelle ou de barbelé, c’est toute une galerie de rictus qui nous accueille en cet humide dimanche de février, dans l’odeur entêtante de l’encens : une lumière tamisée de temple inca enrobe chaque sculpture d’une gangue dorée, précieuse, qui en adoucit la violente crudité, tandis que la voix envoûtante de Lisa Gerrard, pâle égérie de Dead can Dance, égrène « Immortal Memory » sur des accents messianiques.

Nous venons de pénétrer les parois rongées du Bunker. Le crissement agressif des graviers, le crachin qui irrite nos peaux, la rouille qui dévore les parois de ce temple futuriste, rien ne nous préparait à cette rencontre. Nous sommes à la Demeure du Chaos, dans la périphérie de Lyon, le territoire de Thierry Erhmann ; nous sommes venus voir l’exposition Sanctuarium, que Rodolphe Bessey, grand spécialiste en la matière, artiste impliqué et véritable encyclopédie vivante, nous a vivement recommandée.
Dans notre quête de la néo-Vanité, ce jour constituera un tournant et pour cause.

Lorsqu’il modèle la cire de ses doigts habiles, Claude Privet se meut en mage, en chaman : un passeur d’âme. Des cent cinquante œuvres qu’il a engendrées, nous n’en verrons qu’une douzaine, chargées de symboles et de puissance évocatoire, païenne, viscérale. Torturées, hurlantes, scarifiées, … directement inspirées des rites universels de préservation des corps : momies de Palerme, reliques de saints martyres, dépouilles de pharaons, corps autopsiés, … clin d’œil au Trompe l’œil du Baroque, aux rituels ancestraux, à l’archéologie, à la médecine légale ? Nous contemplons la tête tranchée de ce qui ressemble bien à un Saint Jean Baptiste version vaudou : comment ne pas alors penser à la scène du cimetière d’Hamlet, aux savoureuses séquences d’ Indiana Jones, à l’effrayant Rascar Capac des 7 Boules de cristal, à certains passages d’exhumation des Experts… entre aventure, enquête policière et quête mystique, Claude Privet nous offre un voyage bien étonnant au pays de la Vanité.

Un voyage que certains n’apprécient guère à sa juste valeur. Appréhension, rejet, répulsion parfois, les réactions sont exacerbées : ainsi lorsque nous éditons le teaser annonçant cet article : « Horreur », « Gore » … saisis par les images, nos spectateurs répètent les termes en boucle ; pourtant nous changeons la musique trois fois, au grand dam de Sylvain Ortega qui n’en peut plus de retoucher cette vidéo jusqu’à pas d’heure : le premier habillage sonore faisait un peu film d’horreur, nous en convenons ; il fut remplacé par une version façon BO de film d’aventure, puis par du Mozart, … « Horreur » « Gore »… malgré Mozart. C’est à croire que personne n’a jamais vu Zombi, Vendredi 13 ou Braindead, pour ne citer que quelques uns des fleurons du genre.

Une rectification s’impose donc. Si Claude Privet a un lien avec la mort, ce n’est vraiment pas celui de l’horreur, du sanglant et du monstrueux. Passionné du sujet, il l’est : il a presque appris à marcher dans les couloirs du musée Guimet de Lyon, entre momies et artéfacts, il a travaillé comme prothésiste dentaire, a suivi des stages en ce domaine, au côté d’un gendarme scientifique. Le corps mort, c’est un univers qu’il connaît, et pour cause : il a passé son enfance à dormir dans un lit où l’on avait exposé la dépouille de sa grand-mère défunte, à jouer devant le miroir d’une armoire qui avait reflété la décomposition d’un cadavre, à contempler son propre nom inscrit sur la plaque mortuaire de son grand père dont il porte le patronyme, sans compter d’autres secrets de famille du même acabit.

« Ces secrets m’ont orienté vers le passé et la mémoire des morts » conclut-il avec la franche simplicité qui le caractérise. Après m’avoir expliqué d’où lui vient cet intérêt pour les momies, la représentation du défunt et l’archéologique, il ajoute que ce qui différencie l’approche du chercheur de celle du gendarme, c’est l’époque : si le crâne étudié est daté de moins de 30 ans, on est dans le domaine judiciaire ; si on a dépassé les trois décennies on est dans l’archéologie. Une manière totalement inattendue et décalée d’aborder la Vanité. Et un amour démesuré du genre pour ce céroplaste de génie qui oint ses créations d’huiles essentielles au parfum de terre et de bois.
Décidément, cela valait bien une petite mise au point, entre rencontre d’un artiste habité et analyse d’une œuvre exceptionnelle.

- Vos oeuvres peuvent-elles être qualifiées de Vanités ? En quoi ?
Oui elles le peuvent par le regard des autres, mais moi je ne suis pas dans le memento mori plutôt dans le « souviens toi que tu as vécu ». J’adopte la démarche de l’archéologue : qui était la personne, comment fonctionnait-elle ?… Le spectateur lui est dans l’image de la mort, et peut-être même de sa propre mort.

- Quand avez-vous commencé à étudier cette thématique ?
Depuis toujours … quand j’avais 10 ans, je l’abordais avec les moyens d’un enfant de cet âge.
Sur la tombe de mon grand-père, il y avait mon nom inscrit « Claude Privet », et cela a engendré beaucoup d’interrogations chez moi. Lorsque j’ai commencé à dormir dans le lit où ma grand-mère maternelle avait été exposée, je me suis demandé : « Est-ce que devenir grand c’est dormir dans le lit d’un mort ? ».
Par la suite j’ai parcouru des livres d’archéologie, des bouquins techniques sur la décomposition des corps, beaucoup de documentation. J’ai visité de nombreux musées, des églises avec des reliquaires de saints. Je me suis beaucoup inspiré des statues de Gaetano Zumbo du musée de la Specola de Florence, du Musée Testu Latarget, et depuis peu de la Prophétesse d’Antinoe exposée au musée de Grenoble ; je lui rends visite toutes les semaines.

- Justement, vous vous réclamez du céroplaste italien du XVIIème siècle Zumbo. Vous considérez-vous comme héritier de son travail ? En quoi ?
Quand j’ai découvert son travail, j’avais déjà commencé le mien. Je me suis retrouvé dans ses oeuvres et ça m’a rassuré. J’utilise les techniques qu’il utilisait, à savoir la reconstitution de muscles sur crânes, … sauf que les siens, c’étaient des vrais ossements.

- Quelles sont vos autres influences ?
Un évènement de l’actualité peut déclencher le processus créatif : après l’effondrement des Twin Towers, on a pas retrouvé un seul corps. J’aurais aimé faire une expo pour représenter ceux qui étaient en dessous. Après le tsunami j’ai entendu : « les corps n’ont pas de sépultures » ; cela a inspiré la sculpture baptisée Tsuki, un corps pris dans du bois flotté parce que dans le cas de cette catastrophe c’était la Nature la vraie sépulture. J’ai également créé pour l’occasion deux des cinq martyrs exposés pour la mise en scène de Polyeucte par Michel Béatrix à l’Abbaye d’Ainay. En en général je me laisse guider, je me laisse faire par les morts. Je les considère un peu comme des anges gardiens.

- Vos sculptures ont ceci de commun qu'elles représentent des cadavres hurlant. Vous n'hésitez pas vous même à les qualifier de martyrs. Pourquoi cette projection de la douleur dans la mort ?
Je n’ai pas de réponses. C’est plus esthétique, j’ouvre la bouche de mes sculptures. Pour faciliter l’orientation de la tête. Cela rappelle la cérémonie de l’ouverture de la bouche en vigueur chez les égyptiens, les grecs, les romains la pratiquaient en plaçant une pièce d’or entre les mâchoires des morts pour payer le passage aux Enfers. Mais pour moi ce n’est pas une ritualisation, je dis souvent « moi j’abaisse la mandibule inférieure ». Quant à la notion de cri muet qui émane de mes sculptures, cela peut évoquer le souffle, le cri primal de la naissance. Nous naissons dans un cri et mourons dans un râle. Ce sont des sculptures qui parlent

- Pourriez-vous, le cas échéant, préciser le nom de vos oeuvres ?
Au début je leur donnais des titres : « dormeur du sable » « amitié éternelle » … c’était une connerie car ça orientait le regard. Maintenant, je les baptise : Gaetano, Ulrich, Magdalena, Gorgone, …Parfois ce sont mes amis qui choisissent les noms. Les sculptures ont une identité : par exemple Arachnidée ainsi nommée parce qu’il y avait tout le temps des araignées qui tissaient leurs toiles dans les bambous. Une fois on a utilisé la bibliomancie pour trouver un nom. Ou on suit le hasard de la vie, pour moi il n’y a pas de symbolisme, c’est la vie qui continue.

- Ces oeuvres sont-elles destinées à la vente ? Si oui, quel est leur prix en moyenne ?
Elles peuvent être vendues mais ce n’est pour ça que je les ai faites. J’ai fait ça pour me faire plaisir. Celles exposées sur les socles vont de 3000 à 6000 euros, la moyenne tourne autour de 5000 euros. La gisante, elle, n’a pas de prix.

- Moulage de plâtre et revêtement de cire sculptée constituent la base de vos oeuvres. Mais on y trouve aussi des cheveux, des coquillages, du bois, ... Quels autres matériaux utilisez-vous ? Comment les sélectionnez-vous ?
Je ramasse, j’amasse et je prends. Je commence une sculpture et les choses viennent s’ajouter toutes seules. Plumes, perles, ficelle et corde, ossements d’animaux, végétaux séchés, fil de fer barbelé, composant électronique, clous, … c’est de la récup’ orientée vers l’ornementation et le détournement de matière.

- Pouvez-vous nous exposer les différentes étapes qui marquent votre processus de création ?
Dans un premier temps, je vais toujours tirer un crâne à partir d’un moulage de base, en tirer un positif. Patiner le plâtre blanc, lui donner un âge, créer un visage que je ne connais pas. Et puis c’est ma vie à ce moment là qui me pousse. Je ne sais jamais ce que je vais faire à l’avance.

- Combien de temps vous faut-il en moyenne pour créer ce type de sculpture ?
Ça m’importe peu, je n’en sais pas grand-chose. La quantification temporelle est une manière de neutraliser la peur. Les gens me demandent souvent : « Combien de temps vous mettez ? » « Les dents c’est des vraies ? », pour dépasser leur appréhension.

- Pourquoi avoir baptisé votre exposition « Sanctuarium » ?
Quand Thierry Ehrmann m’a dit : « J’aimerais voir vivre tes oeuvres dans le Bunker de la demeure du Chaos », le titre et la scénographie me sont apparus tout de suite. Le Bunker, c’est déjà un sanctuaire au milieu du chaos, un espace protégé, sacré ; tout le monde ne peut pas entrer dans un lieu sacré, garant d’un ordre universel. Chargé de ses trois significations latines, le terme « sanctuarium » semblait une évidence pour Thierry et moi. En plus la préparation coïncidait avec la crise en Egypte : des émeutes violentes et au milieu le musée du Caire avec les momies tranquilles dedans. Il y avait presque un écho à l’actualité.

- Les oeuvres présentées ont-elles été spécifiquement créées pour être exposées dans le Bunker ? Si oui sur quels critères ?
Non, il s’agit de sculptures réalisées sur plusieurs années de travail, mais au moins cinq d’entre elles n’avaient jamais été exposées avant. Il m’était impossible de faire une création spécifique car je n’avais pas le temps. Et il est également impossible pour l’instant d’en soustraire une à l’ensemble présenté. Thierry m’a laissé carte blanche, entre nous il y a une très belle harmonie, une évidence, un respect, ce qui a généré l’équilibre de cette expo.

- Sanctuarium répond à une scénographie précise. Lumières tamisées, encens, musique poignante (Lisa Gerrard interprétant « Paradise Lost »), positionnement spécifique des oeuvres dans l'espace, ... comment avez-vous procédé pour déterminer cette mise en scène ?
La scénographie m’est venue tout de suite. Mon fils, Manuel Privet, qui est technicien supérieur des Arts du Spectacle et créateur/lumière diplômé de l’ENSATT m’a apporté son professionnalisme ; il est tout à fait à même de suivre une intention de mise en scène tout en proposant sa propre dramaturgie, il connaît bien mon œuvre, … il est à l’origine de cette architecture de lumière, une voûte qui modifie l’espace intérieur du Bunker. On a été très accompagné par l’ensemble des intervenants de la Demeure du Chaos et d’une façon très amicale et très professionnelle.

- Il y a quelques années, vos oeuvres ont été intégrées dans la scénographie d'une mise en scène de la tragédie Polyeucte de Corneille par Michel Béatrix. Vos sculptures sont-elles tragiques ? En quoi ? Comment cette expérience de la scène a-t-elle influencé l'exposition ?
Elles sont forcément tragiques : on sait qu’on va au drame et on ne peut pas aller ailleurs. Et elles ont forcément un lien presque naturel avec le théâtre ; par exemple Jean Marc Bailleux dans sa mise en scène de Shakespeare Party a pendu certaines de mes sculptures de tête au dessus du public et de la scène.

- Tête sous cloche de verre, gisant central ou corps accroché en lévitation, s'agit-il simplement d'un désir de mise en valeur, d'une réflexion ethnologique ou d'une liturgie païenne ?
Oui et non : dans l’exposition il s’agissait de la mise en scène d’un sanctuaire, il fallait que ça soit montrable mais j’ai aussi beaucoup travaillé d’instinct. Cette exposition est une projection de ma vie intérieure.

- Votre exposition a-t-elle été conçue pour questionner ou impressionner ? Quelle est sa vocation véritable ?
Je n’ai jamais fait d’exposition pour questionner ou impressionner. Je veux montrer la mort dans une société où on la cache. Remettre la mort à sa juste place. Il faudrait aujourd’hui qu’on puisse dormir à côté du crâne de son grand-père, ou laver les ossements de ses aïeuls.


Et plus si affinités

Interview De Claude Privet réalisé par Laurent Courau pour le Ezine La Spirale
http://www.laspirale.org/video.php?id=334

Biographie de Gaetano Zumbo
http://fr.wikipedia.org/wiki/Gaetano_Zumbo

« Paradise Lost » - Lisa Gerrard – Patrick Cassidy
http://www.youtube.com/watch?v=rF6Lv_W9pYY

Le Bunker
http://www.flickr.com/photos/home_of_chaos/sets/72057594129395418/

La Demeure du Chaos
http://www.999demeureduchaos.org/chaos_videos.html


Interview filmée réalisée par Delphine Neimon, Elliot Emery, Sylvain Ortega
Texte réalisé par Delphine Neimon et Elliot Emery – The ARTchemists
Merci à Claude Privet pour son travail, sa confiance et son soutien.

Delphine NEIMON - Elliot EMERY - Sylvain ORTEGA.
The ARTchemists.
Lyon. 2011





SANCTUARIUM

Claude PRIVET expose à la Demeure du Chaos dans son Sanctuaire d’acier le Bunker lieu magique et sacrificiel. Une expo hallucinante se prépare au cœur du Bunker de la Demeure du Chaos dénommée Sanctuarium.

L’exposition Sanctuarium est l’incarnat parfait de la Demeure du Chaos, qui ne n’oublions pas, possède en son sein le célèbre Temple Protestant de Saint Romain de Couzon et sa nécropole.

En anthropologie religieuse un sanctuaire (Sanctuarium, de sanctus, « sacré») est un lieu devenu sacré. Il est interdit aux profanes, et accessible qu’au clergé et aux fidèles. Par néologisme, le Sanctuaire désigne un lieu bénéficiant d’un ensemble de mesures draconiennes assurant sa garantie, sa protection, avec une dimension de sauvegarde, de mise à part, d’intangibilité. Ce qui, au regard du combat féroce et de la philosophie propre à la Demeure du Chaos correspond exactement au terme "Sanctuaire".

Claude est un sculpteur plasticien, un être hors du commun dont je ne peux décrire l’intensité.

Prochainement, avec Laurent Courau qui est le passeur entre Claude et moi, nous tournerons, dans le cadre de cette expo, une performance « sacrificielle » pour un nouvel épisode des Sources Occultes…

thierry Ehrmann
Demeure du Chaos
St Romain au Mont d’Or. 2011





EXTRAIT DE BALADE DANS LA DEMEURE DU CHAOS
Le 12 avril 2011 MICROTOKYO

Humanisme et corps sacré
« Le corps sacré, c’est l’autre grand chantier artistique de la Demeure. Soit la dualité corps/ âme, matière/ idée. En trait d’union, Internet. Ehrmann :
Je suis persuadé qu’Internet est la métaphore du Divin, si ce n’est le Divin lui-même. La voix sèche qui illumine La Demeure du Chaos lui donne le don d’ubiquité entre le monde physique et celui des idées (…). Etre capable d’étendre à l’infini sa présence mentale, être universellement connecté afin de pouvoir affecter et élever peu à peu la connaissance des êtres humains par la distribution du savoir organisé (la banque de données), telle est l’ambition humaniste du troisième millénaire.
Si Dieu a fait l’Homme à son image, celui-ci ne cesse depuis la Renaissance de questionner sa place dans l’univers et d’expérimenter les limites de son corps. Notamment au Bunker (un vrai de vrai), espace pirate de résistance à la pensée dominante : une TAZ – Zone autonome temporaire à la Hakim Bey. C’est là que de nombreux performers y présentent leur travaux de réflexion et d’action sur le corps dans la lignée de Gina Pane et d’Orlan.
Parmi eux, la dernière exposition Sanctuarium de Claude Privet : un mix de crânes humains optimisés de circuits et puces électroniques. Cette esthétique épouse pile-poil les thématiques de la Demeure : sacralité, mort et rédemption par l’immatérialité des réseaux électroniques d’information. Avec une piste intéressante qui fait qu’elle dépasse peut-être le propos d’Ehrmann : l’intuition d’une post-humanité.
Morceau du bunker
En effet, s’il convient de garder à l’esprit que les artistes invités à la Demeure n’épousent pas nécessairement l’esthétique d’Ehrmann à la lettre, celle-ci reste finalement dans le courant très classique de l’humanisme : l’Homme au centre du monde, le progrès par la connaissance et un relatif désenchantement du monde au profit d’une mystique volontariste. La nouveauté viendrait peut-être du côté de la touche cyberpunk : le corps humain devenant pure énergie, flux intelligent. Et encore, Platon en parlait déjà. S’il nous était encore permis de pinailler, nous ajouterions qu’on ne peut malheureusement plus envisager ledit humanisme sans ses fleurs pourries que sont l’esclavage et l’émergence du capitalisme planétaire.
Continuer à parler de progrès et de savoir partagé paraît alors vraiment compliqué, d’autant que de nombreuses oeuvres constituant la Demeure amorcent la piste post-humaine : un portrait de Michel Foucault qui annonce la mort de l’Homme, un autre de William Burroughs hanté par le virus du langage, les crânes hybrides de Privet alliant organique et silicone, reproduction de Ground Zero qui pourrait tout aussi bien être le champ de ruines du Tokyo post-apocalyptique d’Akira de Katsuhiro Otomo, références omniprésentes à l’Histoire et à des révolutionnaires… Autant d’oeuvres n’allant pas tant dans le sens d’une transcendance par le savoir que de la transformation de soi au contact d’autrui et/ou de la technologie.
En cela, la Demeure du Chaos joue paradoxalement bien son rôle : une pépinière portant les germes de sa propre mutation, de son propre renversement. Au-delà du procès fleuve concernant des règles d’urbanisme, c’est bien cette réalité de la Demeure du Chaos qui nous fait dire qu’elle doit perdurer : il y aura toujours davantage d’oeuvres, qui tels des enfants indignes, respecteront le père tout en le tuant sous le regard impitoyable des visiteurs. De votre belle-mère et de votre petit frère punk, petits meurtres rituels en famille. »

MICROTOKYO
Aymeric Bôle-Richard
Paris. 2011





"UN MARTYR AUX ABOIS"

Un martyr aux abois,
la jouissance d’un cri,
agonie et rixe s’installent
pour un face à face qui étiole le bois et la cire.
Les revenants s’approchent sans jamais se perdre.
Leurs orbites se creusent, s’élargissent et répondent par un son sourd et grave aux cris des mâchoires défaites.
Ces vestiges d’une vie, ces résidus humains fabriqués de toutes pièces portent la marque de nos ancêtres.
L’artiste fabrique ce qui restera ou rêve ce qui aurait pu rester, de nos corps, de nos mythes.
Exhumation et naissance deviennent synonymes.
Le spectateur est arrimé au vide, perdu dans l’Histoire.
Il ne sait que dire au crâne qui lui fait face mais ne peut s’empêcher de croire au tragique qu’il renferme, quelque fut la vie de son résident.

Laëtitia BISCHOFF
Grenoble. 2010





"KLOD PRIVET OU L'HOMME CLOS"..

C'est un antre monde.
Entre dans le monde.
L'antre, c'est une cavité naturelle qui accueille...
Un fauve, une bête traquée,
Ou peut être un homme incompris ?
Rentre dans le monde,
Franchit le seuil du sauvage,
De l'imagination inconditionnelle,
Tu sauras...

Regarde le mort ou le vivant.
La mort ou la vie....
A toi de choisir.

A toi de partir, de rentrer, de fermer derrière toi.
Chaque particule est un monticule de petits fragments
De vie et de mort.
Ca respire, ça transpire, ça palpite, ça attire......
Pourtant c'est immobile,
Dans l'espace mangé
Par les créatures provocantes de klod Privet.
C'est clos, c'est privé.
C'est incontestablement le corps dans tout ses états.

Des fibres lacérés, de la corne jaunie par les siècles.
Des piques, des plumes légères et virevoltantes...
Sans vent !
La mort est là, implacable, odieuse et majestueuse.
Ca interroge, ça déloge, ça suppure...
Quelle entrave pour le sang!

C'est klod, c'est Privet...
C'est incontestablement l'âme dans tout ses états.

Des cailloux sans hibou, des clous,
De la matière inconnue,
Du bois aux abois,
Des aiguilles perforeuses limitant la douleur,
Des miroirs en face à face, du sable pour s'endormir
Comme ses momies qui semblent s'éveiller parfois.
On découvre, on se cache, on refuse et on aime.
La peur aux trousses, on s'excite.
Ebullition dans les sensations.
La vie s'immisce dans la mort.
La mort s'invite dans la vie.

C'est Klod, c'est clos.
C'est Privet, c'est privé.

Je ressens l'odeur des mains empreintes de larmes,
Dans les fissures momifiées.
Je regarde les maux de ces squelettes hurlants,
Et j'essuie ma propre rivière.
Je renifle les petits recoins pétris par l'artiste.
Je le reconnais... je ne le connais pas...

Toutes ces dents qui ont mangé, qui ont broyé,
Qui ont déchiré le temps.
Apaisées, car arrachées.
Libérées, car reposées.

Le repos dans l'obstacle qui sépare klod et ses momies
Donne à l'atmosphère un cachet de déjà vu.
Notre propre réincarnation dans ce monde en fouillis.
C'est clos, c’est vraiment klod.
C'est si extra hors dit nerfs...
Que je suis à vif

Loranse pessin
Mercredi 11 mars 2009





"MOURIR POUR N’ÊTRE"

La caresse de l’autre sanctifie le silence,
dérive de la parole, j’aspire la langue.
Et le désir s’immole aux portes du profane.
Pourtant, le crâne se recouvre de chair,
se cherche une mémoire
crucifixion de la rencontre, partage des peaux.
la cire coule, soulève les strates,
s’infiltre entre derme et épiderme.
larmes noires.
Les corps se soudent à la nuit,
momies de tissus aux langueurs infernales,
linceul d ‘amour en partance.
Choisir le sens, tentative de résurrection,
essayer en vain de remonter le cours d’une pensée amniotique
le rêve de vivre enfin et de mourir pour être

Anne GUERRANT
Peintre et poète
« La chair et Dieu »
Lyon. 2003





VIE ET MORT : LES ÉTRANGES RELIQUES DE CLAUDE PRIVET SCULPTEUR.

Comment Claude PRIVET, dont les tout premiers souvenirs conscients sont ceux des momies du Musée Guimet, aurait-il pu échapper à son « destin », et ne pas devenir sculpteur ? Est-ce bien par hasard si, en cours de route, il a choisi une profession où ses mains s’accoutumaient aux mystères des ossatures humaines ; s’il s’est familiarisé avec les techniques de l’embaumement et du bandelettage ? En tout cas, le voilà l’auteur d’une œuvre encore jeune, mais déjà si particulière, dont l’imagerie se situe en droite ligne de ces souvenirs et de ces apprentissages ; sorte de composition ostéodontokératique de crâne et, récemment, de squelettes ! Où l’implication de l’artiste est d’autant plus forte que, sans se prétendre médium, l’homme est convaincu d’être soutenu, inspiré par la « présence » d’un être cher depuis longtemps décédé, qui dicterait chacun de ses gestes, chacune de ses décisions sculpturales…

Le sentiment de cette présence occulte revenant du Royaume des Morts pour se pencher par-dessus son épaule, est si fort qu’il a amené Claude PRIVET à se considérer comme « un passeur ». Un passeur qui ne maîtriserait pas la genèse de ses œuvres, mais vivrait dans un étonnement perpétuel en constatant que ses mains soient à chaque fois capables de le surprendre. Le paradoxe reposant sur le fait qu’au lieu d’aider les morts à partir vers l’Inconnu, ce passeur inversé les arracherait à leur suaire pour leur redonner une forme de vie. La vie, le but avoué de l’artiste, face à l’omniprésence de la mort !

Forte de tous ces oracles, l’œuvre de Claude PRIVET qui aurait pu n’être que technique ou esthétique a pris une dimension psycho-ethno-culturelle, elle aussi très personnelle : plus vrais que nature, ses crânes appartiennent a priori, dans l’esprit du spectateur, à des cultures qui ont, depuis toujours, frappé son imaginaire. Mais il lui faut revenir de ses intimes projections. Car, pour l’artiste, s’ils sont incontestablement « arrachés » à la terre ou « exhumés » de quelque « tombe antique », ils ne sauraient se rattacher à aucune civilisation connue. Ni chrétiennes ni païennes, ces créations participent d’une sorte de mystère fantasmatique qui lui est propre ; admettant néanmoins des « questionnements » similaires à ceux des « authentiques » squelettes…

Car, dans le secret de son atelier, Claude PRIVET joue les démiurges ; modèle les crânes ; teinte les cires, les patine et les lie aux « os » de façon tellement osmotique qu’ils forment bientôt un ensemble indissoluble. Pour lors, il reste à cet étrange thanatopracteur à faire de cet élément encore banal, un objet rituel. Des yeux seront cousus, des piécettes introduites dans la bouche pour garantir au « mort » le passage dans l’au-delà… Apparaissent cauris, poils, épingles, tiges de bois ou tresses d’herbes qui feront figure d’amulettes… A mesure que s’installent ces éléments mythiques, le crâne perd son anonymat, se charge d’un potentiel si puissant qu’il se situe bientôt entre connotations ethnologique et cultuelle.

Petit à petit, depuis près de cinq années que l’artiste se livre à ce ballet singulier entre vie et mort, son atelier est devenu un ossuaire insolite où chaque œuvre « affirme » sa personnalité. D’une sobriété absolue, parfois, où ne subsiste que la peau parcheminée, veinée du fait de la délitescence des muscles ; ou au contraire tendue au bord de la rupture par des nerfs séchés comme des cordes…
D’un baroquisme, d’autre fois ; d’une somptuosité conférant à ces « têtes » finement ouvrées, surchargées de symboles, des motifs scripturaires, un caractère imposant qui sied aux chefs. D’une si délirante facture, enfin, qu’elles pourraient avoir été empruntées à un Cabinet de curiosités, etc.

Quelle que soit leur apparence, Claude PRIVET n’oublie jamais qu’en tous temps, en toutes civilisations, les reliques n’ont pas été conçues « pour » être belles, mais pour être révérées. Néanmoins, l’étrangeté de ses créations, leur beauté justement incontournable, la recherche particulière de l’imaginaire à la fois répétitif et individualisé qui ont accompagné leur gestation ; le soin et le talent avec lesquels il leur donne « vie » dans la mort, font que le spectateur, sensible à la puissance qui en sourd et force intuitivement le respect, a le sentiment de vivre un moment authentiquement mystique, car ces crânes, même factices, lui renvoient l’image de ce qu’il adviendra un jour de lui…

Récemment, l’artiste a commencé à créer des « corps » momifiés… Posés sur leurs couches de bambous ligaturés au moyen de cordelettes de cuir mangé par le temps, s’entremêlent os, lambeaux de bandelettes, pendeloques, réminiscences de dorures, symboles quotidiens (petits os, monnaie, plumes, etc). Ces créatures fraîchement « exhumés » emmènent quiconque les contemple, bien loin dans le passé mais surtout bien loin en lui –même… Nul doute que du simple crâne au dispositif reliquaire aussi complexe, ces momies vont soulever des tempêtes dans l’esprit des visiteurs. Qu’elles vont grandement élargir l’aura mortifère de leur auteur. Et que la main protectrice posée sur l’épaule de Claude PRIVET devra se faire plus rassurante pour que sa création persiste à être un hymne à la vie.

Jeanine RIVAIS
Critique d’Art
Paris. 2003





TEXTE EXTRAIT DU CATALOGUE DE "LA CHAIR ET DIEU"
Lyon: nov/déc 2003

[…] Vient l’heure du dé-charnement, la Mort disons-nous avec une majuscule d’effroi, mais que savons-nous de ce qui, quantique conjonction d’un lieu et d’un temps, n’est certainement pas un état ?
Les morts nous remontrent la vie, pourrait-on dire, paraphrasant Claude PRIVET. Son art se façonne sur un crâne, celui d’un adolescent marocain qu’il reproduit à l’infini. Et il réitère par le support de cet os creux, le geste d’enfouissement qui lui a permis de se révéler. Lui-même dit : « Je crois parfois sculpter alors que je ne fais que fouiller ».
Mais plutôt que de creuser, PRIVET recouvre ce crâne devenu multiple. La coquille de plâtre est surmodelée de cire, et piquée d’aiguilles, et peinte, et cousue, et ficelée, et parsemée de cheveux... Il cherche par des gestes d’abord empruntés puis qui deviennent siens. Par jeu de substitution, il est l’autre puis se confond. L’enfant, l’archéologue, l’artiste, le sorcier et sûrement d’autres, tour à tour se composent et composent son être. PRIVET se sert d'un creux qu'il comble pour dessiner sa propre histoire.
Et dans cette absence de la chair effacée ? Reste l'os, blanche dénudation et, peut-être, sourire. […]

Françoise BESSON
Galériste
Commissaire des expositions
Pour le festival "La chair et Dieu"
Lyon. 2003





RENCONTRE AVEC CLAUDE PRIVET. AVRIL 2003

Ce texte est le fruit de notre échange et le tutoiement qui s’y manifeste entend ici rendre compte du caractère inextricable de nos propos.

Tu es depuis tout petit passionné d’archéologie. Le musée Guimet de Lyon, avec ses momies égyptiennes, t’a toujours fasciné. Tu as par ailleurs exercé le métier de prothésiste dentaire pendant 19 ans, ce qui t’a permis de maîtriser la technique que tu utilises aujourd’hui pour réaliser tes crânes et tes momies. Tes crânes sont faits en plâtre, à partir de moulages d’un même crâne initial, sans doute celui d’un adolescent marocain trouvé à Casablanca. Ton travail d’artiste commence avec la cire, que tu appliques sur tes crânes et sur tes momies pour leur redonner la vie.

Tu restes relativement fidèle aux proportions lorsque tu réalises un squelette entier d’humain, car sans ce réalisme minimal, cela ne fonctionnerait plus. Toutefois, même si tu te réfère à des illustrations du musée de cires de Florence, qui montrent de manière parfaite l’anatomie des ossements, muscles, tendons, etc. d’un corps humain, tu te permets quelques distorsions avec ces proportions, car les défauts anatomiques, lorsqu’ils ne sont pas grossiers, ne se voient pas. De toute façon, chez les Égyptiens modestes, les momies étaient reconstituées parfois à partir de plusieurs corps gisant dans des bacs de décantation remplis de Natron. Ton intervention pourrait du reste à l’avenir évoluer vers plus d’étrangeté, et aller jusqu’à inverser un fémur et un humérus, et il t’est déjà arrivé de placer une tête de sanglier à la place d’une tête d’homme, la tête d’homme étant déplacée dans le dos de la momie. Bref, tu ne fais pas de cette fidélité anatomique un principe intangible.
Le crâne nu ne t’intéresse pas pour lui-même, car il est ce qui fait le plus penser à la mort. Et l’on peut ici se remémorer le mot célèbre de Boris Vian dans L’herbe rouge : « quant j’aurai du vent dans mon crâne ». C’est la vie qui t’intéresse, et ton intervention consiste à ajouter des éléments de cire et autres au crâne et au squelette de départ, jusqu’à ce que tu juges que cela suffit. Même si tes visages de cire peuvent parfois évoquer la souffrance, ils paraissent moins terribles pour toi qu’un crâne nu. Pour reconstituer une vie imaginaire à ce défunt, tu rajoutes des éléments au crâne ou au squelette, tels qu’une épingle, un vêtement en lambeau, etc., sans jamais en enlever. Tu travailles par addition et non pas par retrait, sauf pour affiner la forme d’un muscle en cire. C’est parce que tu reconstruis ce qui a dans ton imaginaire valeur d’une vie passée, que tu procèdes ainsi. Ce serait pour toi lui ôter un peu de sa vie propre, que de lui en enlever. Œuvrer est chez toi faire un cadeau, et quand on donne, on ne reprend pas. Ôter, pour toi, ce serait justement reprendre, donc voler. Si bien que dans ta logique, tu ne rates jamais rien : si, d’un coup de spatule trop appuyé, tu décolles une rotule, tu la laisseras ainsi. Tu es dans le plaisir et la liberté de créer. Tu ne te vis cependant pas comme un collectionneur de ton propre travail, et cette démarche ne revêt pas pour toi un caractère obsessionnel. Simplement, ôter de la matière, ce serait pour toi ôter de la vie.

Une question est : quand t’arrêtes-tu d’en rajouter ? Cinq minutes avant, dis-tu, tu ne savais pas que tu allais en rester là. Par contre, tu ne reviens jamais après coup sur une sculpture, lorsque tu l’as laissée. Quand tu réalises une sculpture, tu vis jour et nuit avec elle, et à un moment donné, c’est elle qui te dit d’arrêter, pas toi. Lorsque tu l’as terminée, tu la vois même capable de se débrouiller toute seule : elle fera sa vie, comme un enfant. Tu laisses ainsi faire le matériau et n’aspires pas à le maîtriser totalement. Une sorte d’acceptation de tout ce que la vie comporte d’imprévu se manifeste donc dans ton travail. Il faut une bonne fois pour toutes accepter ce qu’il y a d’irréversible dans le déroulement de la vie, et pour cela renoncer à nos désirs et idéaux initiaux.

Avant ton licenciement, en 94, puis ton handicap visuel qui t’a interdit d’exercer à nouveau ta profession de prothésiste dentaire, et t’a donné le statut de travailleur handicapé, tu traçais ta vie vingt ans à l’avance. Ces deuils sur toi-même t’ont finalement permis de dépasser ce désir continuel de projection et d’idéalisation, te faisant découvrir que c’est seulement à travers ce renoncement que l’on peut bien vivre avec les autres et avec soi-même. De nos jours, les gens s’idéalisent souvent eux-mêmes, oubliant dans leur histoire passée, pour la rendre acceptable, tout ce qui les dérange, et occultant même la mort. Nous faisons comme ces magazines qui retouchent les visages et les corps par ordinateur, pour gommer le plus possible leurs rides et leurs imperfections. Tu ne cherches pas quant à toi à embellir, et ne recherches pas ce que le vocabulaire pictural appelé depuis Diderot « la chair », c’est-à-dire la peau rosée, sous laquelle on croit voir circuler le sang dans les veines, mais tu donnes plutôt à voir les plis des muscles ou la peau ridée. Tu n’ôtes ou ne gommes précisément rien de ce qui est ou a été, et tes sculptures portent intégralement les traces de toutes les interventions que tu as pu opérer sur elles, sans pertes ni maquillages. C’est parce que tu acceptes d’abord la vie telle qu’elle est et non telle que tu rêverais qu’elle soit, que tu donnes cette sorte de vie à tes sculptures et acceptes qu’elles fassent leur vie propre. Cette acceptation constitue le principe de base de ton activité artistique.

La vie répond à un phénomène d’addition, où telle chose nous arrive, puis telle autre, et avec lesquelles nous devrons tant bien que mal composer pour en faire une unité. Si nous sommes capables de réussites, elles se feront toujours par le dépassement de nos échecs, car comme le disait Nietzsche, « ce qui ne me tue pas me rend plus fort ». De même, tu acceptes les matériaux que tu utilises tels qu’ils sont, dans leur vie propre, pour la construction de ta sculpture, qui s’autodéveloppe. C’est pour toi à la fois une philosophie de la vie et un principe plastique : tu laisses la place à l’imprévu dans la vie, comme dans ton œuvre. Là se situe le véritable symbolisme de ton œuvre : tu ne veux pas lui donner une vie idéale. Elle aura peut-être un nez tordu, mais tu l’aimeras quand même, car c’est le sien. Tu laisses l’œuvre là où elle est, parce que tu entretiens le même rapport avec elle qu’à la vie et à tes enfants. Tu les acceptes sans avoir en tête un modèle pour eux.
Tu développes un imaginaire de la multiplication ou même de la démultiplication : les multiples aiguilles plantées un peu partout sur la tête et le corps de la momie pourront évoquer chez le regardeur la torture, les rites funéraires, l’acupuncture, la magie, ou d’autres choses encore. Tu ouvres simplement l’imaginaire, sans lui donner de symboles. L’unité et le seul symbolisme de ton travail, par delà cette démultiplication des possibles, est donc dans l’acceptation de tout ce qui est. Du coup, tu n’entretiens plus aucun rapport aux défauts ; ils n’en sont d’ailleurs plus pour toi. Non seulement on ne les voit plus, mais si on les remarque, ils apporteront quelque chose de plus à la pièce. Dans la vie, rien n’est identique, et l’acceptation de la vie va avec l’acceptation de la différence, de l’écart.
Tu produis dans ton œuvre artistique une « antichirurgie esthétique », donc le contraire de ce que tu faisais en cabinet dentaire, mais avec les mêmes techniques. Tu adorais ton métier de prothésiste, mais il était difficile. Il fallait à la fois maîtriser l’esthétique, la solidité, l’inclusion de l’objet de substitution dans le corps humain, et le temps de façonnage : quand le patient ouvre la bouche, il faut que la prothèse soit prête. Tu as fini par envoyer toutes ces contraintes par-dessus bord et tu produis maintenant a contrario un anti-idéal, plus exactement un « rêve anti-idéalisé ». Il y a du reste un lien entre la chirurgie esthétique et l’idéalisation de son passé : il s’agit de gommer ce qui ne va pas. Toi, tu es plutôt dans l’anti-gommage, et tu laisses affleurer les aspérités, ce qui dépasse. Tu es dans l’anti-lisse comme tu es dans l’anti-perte.

Dans tes dessins, que tu appelles des Suaires et qui constituent une part subséquente de ton œuvre, faite pour te détendre et te défouler des longues heures passées devant un crâne ou une momie, tu es aussi dans l’anti-perte, car tu gardes tout et ne gommes rien, mais tu n’es pas toutefois dans l’ajout, car tu tends vers une forme de visage assez minimaliste, effectuée d’un jet. Tu déposes en effet les pigments sur le papier dessin, de manière à prétracer les sourcils, les yeux, les orifices nasaux et la bouche, puis tu passes le pinceau en les frottant et en les répendant en un tour de main, le plus souvent dans le même sens vertical descendant, sans jamais tenter ensuite de les effacer ou d’en corriger le tracé.

Tu as appelé une de tes momies K’Frankenstein l’égyptien, et effectivement, tu crées un être. Mais le plus original dans ta démarche est que tu va a contrario du sculpteur Pygmalion, qui selon Ovide, dans les Métamorphoses, réalise une vénus de marbre correspondant si bien aux canons de la beauté féminine, que les dieux, touchés, lui donnent vie et permettent à Pygmalion de s’unir avec elle. Tu n’es pas non plus un artiste de la chair, comme peuvent l’être Frenhofer dans Le chef-d’œuvre inconnu de Balzac, ou Chardin et Vermeer dans l’histoire de la peinture. Tu mets en valeur les muscles et les rides, plutôt que le teint rosé de la peau et la circulation du sang dans les veines, car cela remettrait du lisse, de l’idéal, là où tu ne veux pas en mettre, et toutes les rides sont autant d’accidents de la vie que tu acceptes. Tu redonnes vie à tes crânes et à tes squelettes, sans en passer par la chair, trouvant là ton mode d’expression propre. Tes sculptures sont ainsi en « rides et en os », plutôt qu’en chair et en os. Il semble que les figures de cire dépecées ou écorchées vif du musée de Florence, qui laissent apparaître les plus menus détails de l’anatomie humaine, puissent être mises en parallèle avec ces autres figures de cire qui veulent rendre la chair : ce sont deux faces, inversées, d’une même médaille, à savoir d’une même tentative ou tentation perfectionniste, dont Frenhofer finira par mourir. Quant à toi, tout en admirant ces figures de cire du musée de Florence, dont certaines datent de la Renaissance, tu refuses tant l’anatomie parfaite que l’idéalisation. La quête de Pygmalion serait à tes yeux comme une vieille anticipation de ces visages et corps de femmes sur papier glacé dans les magazines, retouchés par ordinateur pour les rendre plastiquement « parfaits », presque non mortels.

Tu ne recherches pas le monstrueux, car cela serait perçu par toi comme trop facile. Tu ne veux pas non plus rendre une certaine souffrance d’exister. Tes sculptures sont plutôt des cris ; et ton œuvre tout entier, ta nécropole, constitue en définitive un cri. Tu ne cries pas sur quelqu’un ; c’est plutôt le cri primal et même l’inspiration et la respiration qui lui sont inévitablement attachées, que tu veux rendre. On commence notre vie par un cri ; on la finit par un râle, qui est encore une forme de cri.

Pour toi, l’activité artistique est de la sorte plus un dire qu’un faire, et le dire passe par la bouche. La question que tu voudrais que le spectateur se pose devant tes sculptures est : Qui était cette personne ?, plutôt que : Comment s’y est-il pris pour la réaliser ? Tes sculptures ont quelque chose à dire, et cela se manifeste par le cri, qui lui-même atteste un mouvement d’inspiration-respiration. Les orifices nasaux de tes sculptures sont d’ailleurs souvent grand ouverts, comme pour signifier l’inspiration, le souffle de l’existence, la présence. Si elles ne vivent pas, elles sont pour toi de l’ordre de l’ayant vécu, comme un souffle de vie qui est passé, et que tu veux rendre, leur rendre.

Entretien publié en novembre 2004
Dans l’ouvrage "RENCONTRE N°22". Eric MANGUELIN
Edition Jean Pierre HUGUET
ISBN 2-915412-22-7

Eric MANGUELIN
Critique d’Art
Agrégé et Docteur en philosophie
St Etienne. 2003





QUAND ON EST MORT, C’EST POUR LA VIE

Ils nous regardent, à n’en pas douter. Ils nous regardent et ils rient de toutes leurs dents. C’est un rire qui voudrait mordre, un sarcasme muet. C’est une morsure sans chair, un coup de dent sur du vent. C’est un rire qui ne remâche rien ; leurs dents heurtent leurs dents. C’est un grincement pareil à celui de la pelle qui entame la terre, à l’instant de combler un trou. C’est un rire grinçant sur une fosse commune. Ce grincement est un cri. Ce sont des visages qui crient, mais ces cris sont sans voix.

Ces visages montrent les dents, pour expulser un hurlement qui, décidément, ne vient pas. Ce silence est assourdissant. C’est chose insoutenable que ces dents serrées ; ces dents nous déchirent, c’est déchirant. Ce rire en cri s’adresse à nous – car ils nous regardent, à n’en pas douter. La voix perdue, le souffle coupé, ils s’obstinent éperdument ; ils s’acharnent, s’en est poignant. « S’acharner » veut dire « donner le goût de la chair ». Ils veulent mordre dans ce qui leur fait défaut : ils mordent dans ce qu’ils n’ont plus. C’est la tête des morts : ils nous disent qu’on n’en revient pas. De ne plus parvenir à crier, d’ouvrir la bouche sur un courant d’air insignifiant : décidément non, ils n’en reviennent pas.

La tête des morts est un univers en soi. C’est une planète creuse ouverte à tous les vents - qu’une brise cependant a abandonnée : cette bouffée d’âme, qui anime les corps. Ces têtes n’ont plus de corps, elles n’en ont plus besoin, ce sont des têtes de mort. Elles ne remâchent plus rien ; elles mastiquent du vide, quand nous, nous mâchons nos terreurs et notre plat de viande. Le crâne dit la mort. Il dit que la mort est l’issue de la vie. Il dit que les morts ont d’abord été des vivants. Quand on est mort, c’est pour la vie, disent les enfants. On peut entendre aussi que la mort est à l’usage de ceux qui sont en vie ; que les morts sont là pour les vivants.

Claude PRIVET donne naissance à des morts. Il les suscite davantage qu’il ne les ressuscite. « Ses » morts, cependant, sont très surs d’eux ; ils lui dictent en quelque sorte leur existence. Claude PRIVET prétend qu’il ne fait rien, mais qu’il se laisse faire. Il travaille sans projet ni brouillon – sans dessein ni dessin. La sculpture l’habite, bien plus qu’il ne s’autorise à l’habiter ; elle le comprend plus sûrement qu’il ne parvient à la comprendre. Il prétend qu’il aime laisser venir ; que les choses lui sont données. Il dit : Je fouille, je découvre, je ne suis pas responsable de ce que je trouve. Il parle de ses œuvres comme si ce n’étaient pas les siennes. Et elles ne sont à personne, en effet. Elles viennent de partout et de toujours ; elles sont de tous les temps et de tous les lieux. Elles remontent du plus profond et du plus obscur de l’héritage commun. Claude PRIVET est l’inventeur d’un trésor qui lui brûle les doigts. « Inventer » veut dire « trouver » - Claude PRIVET exhume, déterre. Il prétend que, parfois, il n’ose pas ; que tout cela le dépasse. Il donne la vie à cela même qui nous rappelle qu’on nous la reprendra.

La photographie est bien connue : elle montre un papou d’Indonésie, qui se sert du crâne de l’un de ses ancêtres comme d’un appuie-tête pour faire la sieste ; par le contact entre ces deux crânes, la force du mort vient ainsi prêter secours à celle du vivant. Claude PRIVET ne procède guère différemment : il insinue que les morts nous en remontrent sur la vie. Avec ce qu’il y faut de cérémonial, il exhibe ce que l’on enterre d’ordinaire : ce que les vivants font des morts – le culte qu’ils entretiennent de leurs crânes. Qu’il soit celui d’un ami ou d’un ennemi, d’un ancêtre ou d’un étranger, peu importe : trophée ou relique, le crâne est pareil et son énergie égale, pourvu que l’homme ait été digne et grand. Car le crâne est un monde, c’est un ciel planté au faîte du corps. Le crâne est une voûte céleste où réside l’esprit.

L’esprit est un souffle ; nous prions pour qu’il nous inspire, avant que d’expirer. Ligaturé, scarifier, suturé, orné de perles et de cauris, piqué d’épines de porc-épic, traversé de baguettes de bambou, chargé d’amulettes et de pendeloques de corne, de cordes et de plumes, le crâne des morts est un vase sacré, le réceptacle destiné à recueillir la prière des vivants. Rites artistiques et rites funéraires coïncident. En nous montrant des morts, Claude PRIVET nous donne le goût de vivre.

Jean-Louis ROUX
Critique d’art
Grenoble. 2002






Claude PRIVET est sculpteur et céroplaste. Il manie l’art ancien de modeler en cire. Il décline par séries de crânes une sorte d’archéologie contemporaine, archétype d’une genèse de l’humanité. Dans cette recherche de l’appartenance à une généalogie, il n’existe pas de convention. Ces visages mortuaires et terriblement vivants, traduisent un désir inassouvi, exacerbé, d’une quête de la parenté, de l’éternel questionnement de l’homme, de l’origine du devenir, de la nécessité et du hasard. Nœud gordien liant la vie à la mort ou inversement. Cette œuvre violente interroge notre existence et restitue d’étranges souvenirs de notre préhistoire..

Jean-Luc DIDIER
Plasticien
Grenoble. 2001






« LE COUPEUR DE TÊTES »

C’est un artiste, un « coupeur de têtes ».

Il coupe les têtes pour ne pas perdre la sienne (?).

Avec ou sans corps, combien sont-elles vivantes, ces têtes transpercées, cousues, placides ou effrayantes. Terribles images des souffrances humaines
Archétypes des émotions humaines venus d’un autre temps et d’ailleurs, d’hier et aujourd’hui. La mort et la vie unies pour le meilleur sans le pire, en une seule tête pour le coupeur de tête. Tête sans âme, os monumental, ressuscité, venu d’outre-tombe…

Qui regarde vraiment : l’observateur ou l’observé ?
Voici le bienfaiteur des têtes. Lui sont–elles reconnaissantes ?

La vie plus forte que tout surgit à travers les doigts inspirés de l’artiste. A travers un corps inerte l’au-delà et l’ici-bas communique.
Symbiose soudaine… Magie ? Mysticisme ethnique ?
L’horreur ou le bonheur des retrouvailles de deux âmes sœurs ?
Quand la cire se fait chair, le verbe se fait difficile face à l'image modelée "impressionnant", "attirant" et repoussant à la fois.

L'indifférence n'est pas de la partie. Hors jeu la banalité, les blasés ne sont pas les bienvenus au spectacle !!!

Images de brousse, de tam-tams et soirées au coin du feu sous la pleine lune… surgies de l'inconscient… du mien, de lui, de qui… et si c'était de nous tous ?
Frères de cire unis à vie et pour l'éternité…

A Claude,

Sylvie RIBAND
Journaliste
Grenoble. 2000